| C'est toujours le même murmure - 1999 |
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C’est toujours le même murmure de Samuel Beckett
Création : du 2 au 13 mars 1999 au Théâtre Le Petit Vélo à Clermont-Ferrand
Reprise au Théâtre Le Petit Vélo à Clermont-Ferrand En tournée : Théâtre du Puy-en-Velay, Théâtre d’Aurillac, Théâtre de Thiers
Mise en scène : Pascale Siméon Interprétation : Elsa Bouchain, Sophie Cusset, Xavier Guittet, Gilles Ostrovsky
Scénographie : Antoine Dervaux Lumières : Julia Grand Costumes : Corinne Baudelot
Textes parus aux Editions de Minuit
Seuls les mots rompent le silence, tout le reste s'est tu. Si je me taisais je n'entendrais plus rien. Mais si je me taisais les autres bruits reprendraient, ceux auxquels les mots m'ont rendu sourd, ou qui ont réellement cessé. Mais je me tais, cela arrive, non, jamais pas une seconde. Je pleure aussi, sans discontinuer. C'est un flot ininterrompu, de mots et de larmes. Le tout sans réflexion. Mais je parle plus bas, chaque année un peu plus bas. Peut-être. Plus lentement aussi, chaque année un peu plus lentement. Peut-être. Je ne me rends pas compte. Les pauses seraient donc plus longues, entre les mots, les phrases, les syllabes, les larmes, je les confonds, mots et larmes, mes mots sont mes larmes, mes yeux ma bouche. Et je devrais entendre, à chaque petite pause, si c'est le silence comme je le dis, en disant que seuls les mots le rompent. Eh bien, c'est toujours le même murmure, ruisselant, sans hiatus, comme un seul mot sans fin et par conséquent sans signification, car c'est la fin qui la donne, la signification aux mots. Samuel Beckett, Textes pour rien. [VIII]
Notes
Ma précédente création : Un sapin de Noël chez les Ivanov d'Alexandre Vvédenski (1904-1941) m'a conduit sur les chemins de l'absurde. Défricher ces mondes incongrus a exigé un travail si ardu et si intense que j'ai voulu poursuivre dans cette voie. J'ai donc lu ou relu les œuvres de Samuel Beckett. Je n'avais pas dans un premier temps le désir de le mettre en scène, je ressentais le besoin purement personnel de me ressourcer à cette langue particulière, sobre et pourtant si suggestive. Ce qui m'a décidée, c'est la force de ses œuvres, et une petite phrase de Textes pour rien:
Seuls les mots rompent le silence, tout le reste s'est tu.
J'ai eu tout de suite la vision de ces personnages perdus dans leur mémoire, à la recherche de leur vie, seuls sur un plateau nu où l'unique lien avec le spectateur est la parole. Je me retrouvais convaincue qu'il me fallait relire les textes de théâtre de Beckett à la lumière de Textes pour rien. Toute la saveur de la langue m'est alors apparue et j'ai eu la certitude qu'il me fallait travailler sur certains de ses «dramaticules ». J'en étais d'autant plus persuadée qu'une ligne de recherche se dessinait naturellement dans mon travail, entre absurde et poésie. Travailler sur Samuel Beckett, c'est d'abord aller à la rencontre d'une langue, d'un texte dans lequel est inscrit un rythme intérieur à découvrir et à s'approprier. Beckett nous propose de véritables partitions musicales (cf. Pas, Quoi où). Les temps, les déplacements indiqués sont une part entière de l'écrit, beaucoup plus que de simples didascalies. Quelle est donc notre place, notre « pouvoir » dans le tissage transcrit de sa volonté ? Nous devons faire un travail de personnalisation, d'incarnation au sens premier du terme. Les acteurs doivent donner un corps, une chair au texte. A nous de décider quelle est la valeur du temps indiqué, ce que veut dire tel ou tel silence, sur combien de secondes il s'étire. Devons-nous établir une similitude entre tous ces « Un temps » qui ponctuent le récit de Pas ou au contraire leur donner diverses valeurs ? L'intériorisation de ces contraintes imposées par l'auteur doit libérer le mystère du texte. Les répétitions commenceront par un lent travail de rencontre intime avec la langue, puis une fois cela ressenti (il est bien entendu que nous ne sommes pas dans un théâtre de l'acquis mais de la sensation) nous chercherons «le personnage beckettien», c'est-à-dire la correspondance entre les divers rôles appréhendés par les comédiens. Il nous faut créer un lien, une nécessité intérieure de jeu entre les différents personnages. Au regard des romans de Samuel Beckett, nous pouvons dire que beaucoup de ces « héros » sont les multiples faces du même être, des mêmes êtres dans les rapports du couple dominant/dominé, le penseur/le sensitif, le prédateur et la proie.
Parallèlement nous travaillerons à partir de Textes pour rien. Avec le livre en mains, puisqu'une fois encore des contraintes existent, que nous nous devons de lire et non d'interpréter la prose, les acteurs proposeront de très courts extraits de textes qui, comme un écho, nous éclairent et ouvrent des possibles. Ces paroles jetées sans souci de personnages ou d'histoire nous donnent à entendre « ce même murmure » qui nous saisi quand nous lisons les écrits de Samuel Beckett. J'espère ainsi proposer aux spectateurs d'entrevoir au-delà des cinq dramaticules choisis une œuvre unique.
Le passage du roman au théâtre provient chez un auteur, j'en suis persuadée, de cette nécessité intime d'entendre sa parole intérieure portée par une voix. Et c'est donc un théâtre du vivant que je voudrais voir. Le souci de la forme, l'importance même de l'émission de la parole ne doit pas faire oublier le corps. Le verbe incarné convie le spectateur à une conscience conjuguée de la dualité humaine corps/esprit. Outil de la transmission, ce corps, n'est-il pas ici une obsession principale ? Notre présence au monde est bien liée à lui, véhicule incontournable de l'âme. Qu'il soit « entier » ou non, c'est avec lui que nous luttons pour saisir l'improbable nécessité d'être. Il nous faut sans cesse l'oublier ou s'en servir, entendre « la chute des pas » qui nous situe au monde. L'importance du travail sur la parole, la forme minimaliste de ses didascalies a pu faire oublier chez Samuel Beckett l'homme qui, jeune encore, a reçu un coup de couteau. Celui qui a ressenti la précarité extrême de l'existence nous a dit interminablement que nous devons faire avec cette chair qui nous entrave et nous rappelle à notre quotidien. C'est pour cela que je veux un travail ou le poids des mots et l'écoute des corps se répondent. En un « verbe incarné ». Le respect que nous avons pour un auteur ne doit jamais exclure le travail sur le jeu et la liberté de l'instant théâtral. La langue de Beckett est avant tout un matériau de théâtre. Si le ciseau du sculpteur tremble quand il doit commencer à façonner une belle pièce de marbre, il n'en ressent pas moins la nécessité de se risquer au sublime. A nous de respecter Beckett sans en avoir peur, avec un tel passeur nous pouvons atteindre un moment d'exception. Pascale Siméon |
| © 2010 Cécile Breuil |